Chrétiens et mariage homosexuel : n'ayons pas peur !

Publié le 2 Novembre 2012

Depuis quelques mois, j’entends avec une peine infinie les déclarations haineuses et blessantes de plusieurs responsables religieux à l’encontre des homosexuels ; j’observe avec regret les provocations stériles et agressives que des homosexuels leur envoient en retour. Je me dis que tout cela est bien peu digne du Christ, de la place qu’Il a laissée à notre Eglise dans le monde et des vrais dialogues qui pourraient – qui devraient – jaillir de ces défis du temps présent.

Certes, ma position est peut-être biaisée : dans le milieu universitaire auquel j’appartiens, les homosexuels sont surreprésentés, et j’en ai un certain nombre parmi mes amis les plus proches. Il se trouve que la plupart d’entre eux sont engagés dans des relations très stables et très anciennes, et quand nous échangeons sur notre vie de couple, je reconnais en eux ce que je vis avec mon mari, les mêmes ambitions, les mêmes exigences, la même pureté, les mêmes pierres d’achoppement. Alors oui, je suis de parti pris, mais je crois que c’est peut-être justement ce qui rend ma parole légitime : il est important que s’expriment des chrétiens pour qui les homosexuels ne sont pas un groupe nébuleux mais des frères aimés, considérés non plus abstraitement mais humainement, dans toute la dimension spirituelle de ce qu’ils vivent. Avoir du respect et parfois même de l’admiration pour des couples homosexuels me conduit naturellement à vouloir pour eux ce dont je bénéficie moi-même : une institution qui permette de structurer, de soutenir et d’épanouir un engagement pour la vie. Et tout en constatant que nous sommes assez peu de catholiques pratiquants à professer cela, je sais également que c’est au nom de ma foi, éclairée par ma foi, et non pas malgré elle, que je le professe.

De quel mariage parle-t-on ?

Si l’on fait abstraction de l’homophobie, de la haine antireligieuse et des regrettables anathèmes en tout genre qui émaillent le débat, et si l’on part du principe qu’il y a de la bonne foi et de la bonne volonté de part et d’autre, il me semble que le malentendu se situe en premier lieu sur le sens même de l’institution matrimoniale. Ça n’est pas très étonnant : celle-ci a connu au cours des dernières décennies une mutation historique. Dans sa signification traditionnelle, régulièrement rappelée ces derniers mois par les représentants des diverses religions monothéistes, le mariage est avant tout une institution sociale, dont l’utilité est de constituer par la filiation la base de la cellule familiale, et à ce titre la première échelle de la société. Sous cette forme, le mariage a connu une crise majeure dans la seconde moitié du XXe siècle : les jeunes adultes ont progressivement cessé d’y adhérer, peut-être parce que l’idée de perpétuer la société telle quelle les intéressait peu, mais surtout parce que se sont affirmées à ce moment-là des valeurs plus individuelles (et ce mot n’est pas forcément à entendre négativement : c’était quand même très salutaire de remettre en question des pratiques comme le mariage forcé ou les vocations contrariées, par exemple). Du coup, l’institution du mariage pensée d’abord du point de vue des structures de la société perdait de son sens. Parce qu’on voyait plus que jamais l’absurdité et le poids destructeur du mariage sans amour, on en a naturellement déduit que c’est l’amour qui donne son sens et sa consistance au mariage.

C’est à cela qu’il faut attribuer, me semble-t-il, le « retour » au mariage qui a été statistiquement observé au cours des années 90 et 2000 : pas à une restauration de l’idée traditionnelle du mariage, mais à une mutation profonde de la notion elle-même. Pour la majorité des personnes qui se marient aujourd’hui, le mariage a d’abord une signification individuelle. Là encore, ça ne signifie pas pour autant que cette signification s’est appauvrie, qu’elle se borne à une célébration béate du sentiment amoureux : il s’agit non pas seulement de célébrer un état psychologique, mais de formaliser un engagement, de donner au couple un cadre institutionnel qui l’aide à se structurer et à s’épanouir. La société est alors pensée comme une aide, tout en restant également (même si de manière plus secondaire) un horizon, puisque ces liens personnels solides et de longue durée sont des ciments sociaux. Il est clair que dans une telle conception du mariage, les couples homosexuels ont leur place : de ce point de vue-là, je dirais même que certains de ceux que je connais offrent un exemple de courage, de dévouement à l’autre et de fidélité qui m’inspire et me guide dans ma propre vie de couple. Mais je me rends bien compte que pour les tenants de l’ancienne conception, l’idée même du mariage homosexuel paraît absurde, car elle ne correspond pas à l’idée du couple procréateur qui structure la société par la filiation biologique. Ce qui est en présence ici, ce ne sont pas les homos d’un côté, les religieux de l’autre, comme on essaie de nous le faire croire ; ce sont deux conceptions différentes de l’institution même du mariage, conceptions dont la coexistence préexiste d’ailleurs à la question des droits des homosexuels. Même si l’on fait abstraction des anathèmes de part et d’autre, les pro et les anti mariage homo ne peuvent pas se comprendre, parce qu’ils ne parlent pas la même langue, et ne parlent pas du même mariage.

Alors que faire ?

La difficulté est que nous nous trouvons aujourd’hui à une époque où la mutation d’un sens à l’autre est encore en cours : si personne de sensé, parmi les chrétiens d’aujourd’hui, ne défend plus les mariages forcés ou arrangés, beaucoup restent cependant attachés à l’idée d’un mariage défini par sa fonction procréatrice, donc réservé à des personnes de sexes opposés. Il me semble cependant qu’il s’agit là d’un principe plus abstrait qu’autre chose : un mariage sans enfants n’est pas pour autant dénaturé, alors qu’un mariage sans amour l’est absolument. Il me semble normal qu’une société laïque comme la société française entérine une mutation survenue de facto dans l’usage qui est fait de l’institution du mariage – à cet égard, le chiffre désormais célèbre des 65% de Français favorables au mariage homosexuel (alors même que nous vivons dans un pays vieillissant) est à mon sens significatif et de ce fait, contrairement à ce qui est souvent dit, légitimant.

Je trouverais également logique que la société entérine la dissociation qui s’est imposée dans la pratique entre mariage et filiation, et que l’on ne fasse pas reposer l’hésitation à instituer le mariage homosexuel sur des réserves concernant l’homoparentalité. D’ailleurs, j’ai bien l’impression que c’est un peu une dissociation de ce type qui est en train de se produire actuellement au gouvernement dans les lois qui se préparent. Mais attention, dissociation ne veut pas dire séparation : il y a évidemment une articulation majeure entre mariage et filiation, mais cette articulation, du point de vue institutionnel, est encore en partie à inventer. Il faudra évidemment encadrer de très près les conditions d’adoption et plus généralement de parentalité des couples homosexuels. Elles le sont déjà pour les couples hétérosexuels, il n’y a donc pas de raison qu’elles ne le soient pas pour les couples homosexuels, avec bien sûr un surcroît d’attention porté à la présence fondatrice de personnes des deux sexes au centre de la vie de l’enfant. Il sera essentiel, là-dessus, de faire du cas par cas. Mais mon expérience ne me donne aucune raison de ne pas prêter aux homosexuels un sens des responsabilités comparable à celui des hétérosexuels, et de vouloir les empêcher pour le principe de devenir parents.

Un défi pour l’Eglise

Je ne m’aventurerai pas ici à préconiser, au débotté, la célébration de mariage religieux homosexuels : la question n’a pas été mise à l’ordre du jour et il s’y trouve à l’évidence d’importants obstacles de diverses natures qui la rendent inenvisageable aujourd’hui, à l’exemple de l’ordination de femmes prêtres. Mais au-delà même du cas particulier des homosexuels, je trouve que la mutation des conceptions attachées au mariage (qui n’est après tout qu’une mutation de plus survenue au cours de l’ère chrétienne) pose à notre Eglise un beau défi. Il serait un peu vain de vouloir à tout prix la combattre : elle me paraît aussi inévitable que les évolutions sociologiques ou linguistiques, et je ne crois pas qu’elle soit forcément négative. En effet l’institution du mariage, en se chargeant de valeurs individuelles plus fortes, peut constituer le lieu d’un travail spirituel plus approfondi qu’autrefois. L’existence (relativement récente) de préparations au mariage me semble d’ailleurs prendre acte de ce changement, en faisant du mariage un chemin de sainteté possible. Parce que le mariage est désormais l’institution d’un engagement dans l’amour et la fidélité, il invite le chrétien à un véritable travail personnel, intense et quotidien, autrement plus concret que la seule prière, qui cependant la nourrit et l’éclaire. Il constitue une chance inestimable dans la relation de chacun à Dieu et à son prochain. Et cette chance doit pouvoir s’offrir à tous.

C’est là que se trouve, à mon sens, l’enjeu essentiel de la question du mariage homosexuel, du point de vue de la société, mais aussi et surtout du point de vue de l’Eglise (ou des Eglises) : que peut-on proposer aux couples homosexuels qui souhaitent s’engager, épanouir leur relation dans la fidélité, avec l’aide d’une institution qui les aiderait à structurer et à renforcer leur engagement ? Quel chemin de sainteté leur offre-t-on ? Je vous renvoie là-dessus à l’excellent texte d’un confrère blogueur, avec lequel je suis d’accord à peu près en tout point ( http://baroqueetfatigue.wordpress.com ).

Je terminerai en vous racontant une histoire vraie : j’ai un ami qui est très clairement homosexuel, mais dont le milieu (très traditionnel, aristocrate et provincial) et l’ardente foi catholique l’empêchent de vivre cela au grand jour. Il m’a récemment annoncé, brutalement, qu’il allait se marier avec une jeune femme de son milieu. Il me l’a présentée, et ce fut un instant terriblement triste : il ne lui manifestait aucun amour, aucune attention, et n'avait pas un regard pour elle. Il se marie pour faire plaisir à ses parents et pour rentrer dans le rang, parce qu’à trente-trois ans ça commençait à faire désordre de n’avoir jamais eu de petite amie. Il est évident pour moi qu’un couple homosexuel engagé et fidèle est infiniment plus proche du projet de Dieu que cet ami, qui épouse une personne qu’il est incapable d’aimer. Et pourtant, il me semble qu’à l’heure actuelle notre Eglise (et, il est vrai, un contexte sociologique particulièrement rigide) ne lui propose pas vraiment d’autre chemin. Il y a là un immense chantier encore presque en friche auquel notre communauté chrétienne aurait profit à s’attaquer.

Rédigé par Marthe

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timbre mariage 17/03/2013 12:06

Bonne continuation avec votre blog
Anas

Le Cheikh 04/11/2012 18:56

Incarnare, pour votre première question, ne mêlez-vous pas mariage civil et mariage religieux ? Que le mariage civil ait changé de signification (de patrimoniale à sentimentale) ne l'a pas empêché de continuer à porter le même nom : c'est bien ce qui se passe depuis quelques décennies. Pour le contester, il fallait réagir un peu plus tôt - et voir quels arguments de droit (ou sociologiques ou anthropologiques) s'y opposaient. Il ne s'agit donc pas d'inventer ou d'ajouter un nouveau mariage : en l'état actuel, ce que l'Etat appelle mariage regroupe les deux pratiques.

Quant à la reconnaissance sociale que demandent les couples homo à travers le mariage, est-ce vraiment à nous d'en juger ? Et dois-je conclure de votre question qu'une droite conservatrice qui présenterait le même texte aurait votre accord ? Enfin, il existe encore des avantages du mariage sur le PACS même en dehors de la question parentale (logement familial, nom, nationalité, etc.).

(je ne réponds pas ici sur la filiation, qui pose effectivement des problèmes, mais je ne suis pas sûr que 'le peuple" y soit tant défavorable. Les derniers sondages montraient autant, et même un peu plus, de pour - 50% - que de contre - 47% -...)

incarnare 02/11/2012 18:54

Marthe, je crois que vous êtes dans le vrai quand vous dites qu'il y a bien deux conceptions du mariage à l'oeuvre ici, et non pas une opposition religieux vs. personnes homosexuelles.

Pourquoi vouloir alors absolument mettre ces deux conceptions sous un seul mot ? Pourquoi vouloir qu'elles aient les mêmes effets, alors même qu'elles sont intrinsèquement différentes ?

Quand vous dites "un mariage sans enfant n'est pas dénaturé". Non certes, si c'est par contingence.
- Si l'on prend le mariage catholique, le contracter avec l'intention ferme de ne pas avoir d'enfants le rend nul.
- Si l'on prend le mariage civil, quels effets a t-il - en l'absence d'enfants - que le PACS n'ait pas également ? Pourquoi la gauche, partisane de l'union libre, irait-elle alors chercher des "reconnaissances sociales de l'amour".

La "dissociation sans séparation" entre mariage et filiation que vous pensez percevoir n'existe pas. Je m'explique : il est évident que, dès lors que le mariage aura été ouvert, la CEDH matraquera toute disposition annexe n'ouvrant pas la filiation (adoption, PMA) comme discriminatoire. Et finira le boulot que le gouvernement n'ose faire car il sait que le peuple y est défavorable.